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Edito : Qu’est ce que la Gauche ?

En voilà une question qui ne manque pas de toupet, dans un pays qui a toujours eu sa Droite honteuse. En France, il y a les citoyens qui vous affirment avec fierté – « moi je suis de Gauche ». Avec ses valeurs, son histoire glorieuse (Jaurès – Blum – Mendès – Mitrerrand), ses références indépassables, etc.

Dans ce pays pour être peinard, il faut être droitier et de gauche. Vous ai-je mentionné que j’étais gaucher ?

Il y a donc la Gôche, et puis le reste, les autres, la « non-gauche », qu’on tolère parce que quand même on est des démocrates et qu’il faut bien, de temps à autre, une alternance courte pour se rappeler que la Gauche, c’est bien. Evidemment, cet axiome de la vie politique française s’accommode d’un codicille implicite : la Droite est un garçon turbulent travaillé par ses mauvais démons extrêmes, et la Gauche est là pour l’empêcher de fauter. Comme Eve, la Droite porte le péché originel.

Après les évènements des dernières semaines, cependant, le doute s’installe, car les électeurs de Gauche n’ont pas l’air d’accord entr’eux. Tiens, regardez : on croyait que les jeunes étaient chez Emmanuel Macron, et en fait on voit sur BFM qu’ils semblent avoir massivement soutenu Benoit Hamon. Il y a pourtant pas mal de contradictions entre les deux.

Caramba, ca se complique, mais réjouissons-nous : comme disait Mauriac, j’aime tellement l’Allemagne que je suis heureux qu’il y en ait deux ! Car ce matin, il n’y a pas deux gauches irréconciliables comme disent les médias mais bien quatre…

Il y a tout d’abord la Gauche « responsable » – celle qui a une veste en peau de Jaurès pendant les campagnes mais réversible – et dont Manuel Valls est l’actuel représentant. Manuel Valls a la même cote que ce pauvre Cardinal Mazarin dont les frondeurs moquaient les origines étrangères et sur qui circulaient quantités de libelles. Il fait office de punching-ball des primaires, pris en étau entre le rêve et la réalité, le bilan et l’avenir, sa nature et son écosystème. Car en face de la Gauche de gouvernement, il y a la Gauche « frondeuse ». Ces deux mamies nous rejouent le Congrès de Tours de 1920 qui vit la vieille SFIO exploser avec le départ des futurs communistes (la
SFIC). La Gauche frondeuse (ou boudeuse) coche toutes les cases du catéchisme progressiste moderne : écologiste, sociale, universelle et j’en passe. Surtout, elle se soucie comme une guigne des contraintes.

Là où cela se complique c’est qu’il y hors les murs la Gauche « insoumise » de Melenchon, qui se voit comme plus à gauche que la gauche frondeuse, un peu comme Bonux lavait plus blanc que blanc. Le Mélenchonisme puise ses racines dans la grille d’analyse crypto-marxiste de l’affrontement des patrons et des salariés, mais a su ses derniers temps y diluer juste ce qu’il faut d’écologie à la mode pour se recentrer. Elle est étrange car elle est à la fois eurosceptique et universaliste. Rappelons qu’en 2012 elle avait fait 4 millions de voix, soit deux fois le nombre d’électeurs de la Primaire de la Gauche de 2017. Elle diffère de la Gauche Hamon car elle est croit encore implicitement à une « France qui produit », support nécessaire au mythe industriel du prolétaire dans un cadre national, quand la seconde s’est davantage boboïsée et préfère parler aux allocataires de subventions.

Enfin il y a la Gauche « moderne » d’Oba-macron, qui se dit progressiste sans qu’on sache véritablement ce qui lui reste d’ADN socialiste. C’est la Gauche qui plait à l’élite car elle lui permet de rester du bon coté de l’Histoire sans mauvaise conscience : acheter du textile chinois tout en dénonçant sur les podiums la désindustrialisation et la robotisation. Les valeurs sont à gauche, le portefeuille à Droite comme écrit le Major Thomson de Pierre Daninos.

Derrière cet éclatement, se dissimule un conflit de sens sur le progrès, et ce qu’il recouvre.
Pour Mélenchon, le progrès consiste à corriger une injustice structurelle, qui est la captation de la richesse par une élite mondialisée en prenant la défense d’un peuple insoumis. La valeur ajoutée est à répartir en la gagnant sur les patrons.
Pour Macron, c’est la méthode inverse : le progrès c’est permettre à ces classes exploitées de gagner plus en se libérant des contraintes et en profitant de la mondialisation : devenons tous des patrons. La valeur ajoutée est à créer.
Pour Valls, le progrès, c’est améliorer tendanciellement la vie des gens en tenant compte de l’environnement défavorable. C’est assurer un standard minimum, et donc assumer implicitement l’inégalité. La valeur ajoutée est faiblarde et il faut – au doigt mouillé et sans trop savoir où l’on va -équitablement répartir la pénurie. Curieux qu’il n’attire pas les foules avec un tel programme !
Pour Hamon, le progrès est post-capitaliste, sa vision est généreuse à l’excès, tout en étant obsédée par le modèle économique de la décroissance lié à la prédominance des idées écologistes (qui impliquent de revoir le modèle de société). La valeur ajoutée n’est pas le sujet – qu’importe la manière dont on produit, ce qui importe c’est la façon dont on la partage. On préfère donc promettre un revenu universel, sans se préoccuper de son financement.

Quant à la valeur ajoutée de la Gauche au débat, c’est un autre débat…