Au nom de mes pairs, qui veulent être maires

Au nom de mes pairs, qui veulent être maires

Je m’apprête à voter contre la loi sur le cumul des mandats cet après-midi. Vous me direz que c’est logique, puisque dans la même journée, la Commission Nationale d’Investiture de l’UMP examinera ma candidature à l’investiture pour la mairie de Carpentras.

Et pourtant… pas tant que cela, car je suis plutôt défavorable au cumul des mandats !

Serais-je devenu schizophrène ? Non, je vous rassure et je m’en explique.

La décentralisation initiée depuis 1982 est une fausse décentralisation. Au plan financier, la tutelle de l’Etat a disparu, mais les collectivités locales ne lèvent pas l’impôt et sont sous perfusion des dotations étatiques dont l’évolution est fixée par Paris. Au plan politique, les décideurs locaux sont également des élus nationaux, c’est-à-dire des parlementaires. En d’autres termes, et pour résumer, c’est comme si on avait émancipé un enfant, sans lui donner de compte bancaire et en l’utilisant comme prête-nom de ses parents.

Cette déresponsabilisation du local s’est cependant accompagnée de phénomènes pervers : les collectivités ont pu accroître leurs dépenses (qu’il s’agisse d’emprunts toxiques ou de dépenses de fonctionnement) tout en reportant sur l’Etat la responsabilité des hausses d’impôt. Alors que l’Etat faisait des économies et s’appauvrissait, le vrai pouvoir “de dépense” a basculé au plan local et nous sommes rentrés dans une démocratie “alimentaire” où celui qui paye a plus de poids que les autres. Je me souviens d’une inauguration d’hôtel de ville où le président du Conseil général a obtenu que mon nom soit mis en fin de plaque commémorative, alors que le député est premier dans l’ordre protocolaire après le Préfet, car il représente la Nation, au seul motif que le financeur, c’était lui. Mon égo n’a guère été affecté, mais la dignité de la fonction, oui.

Dans certaines régions, on a dépassé le stade de la féodalité : comme l’Etat n’a plus les moyens de contrôler véritablement la dépense publique locale (la Chambre régionale des comptes de PACA dispose d’une cinquantaine de magistrats enquêteurs pour contrôler des villes comme Marseille, Nice ou Toulon sans compter les myriades de collectivités ou d’établissements publics locaux), certains en ont profité pour basculer dans la corruption et le clientélisme.

Enfin, le local est devenu le lieu d’une prolifération administrative : arrondissement, département, canton, région, intercommunalité, parc, syndicat mixte, métropole, etc… Les strates s’additionnent, les circuits décisionnels se complexifient, et dans l’opacité la plus totale, certains élus locaux cumulent les postes … et les indemnités qui vont avec, pour aller bien au-delà de ce que l’on verse à un parlementaire.

La décision de couper le cordon ombilical est donc lourde de conséquences, car jusqu’ici ce phénomène d’émancipation de la sphère locale était contenu par le fait que les « chefs à plumes » étaient également responsables nationaux. En d’autres termes, le non-cumul va provoquer un big-bang politique.

Que va-t-il se passer ? On va demander à des hommes politiques de choisir entre un mandat honorifique (parlementaire) et un mandat décisionnel (élu local, notamment maire). D’un côté une rémunération plafonnée depuis 10 ans, critiquée, largement décortiquée par la presse, avec un statut soumis à des exigences de plus en plus grandes de transparence, qui donne droit à trois collaborateurs et à l’accès à un hémicycle où la dialectique partisane étouffe toute stratégie personnelle. De l’autre un cumul opaque de rémunérations, un levier sur les subventions, des moyens très conséquents (plusieurs milliers d’agents pour les plus grosses collectivités), aucun contrôle véritable. Or, quelqu’un qui s’engage en politique le fait pour changer (un peu) la vie. J’ai donc peu d’espoir que le confort tranquille du Palais Bourbon ou du Palais du Luxembourg l’emporte.

Un député-maire cherche l’équilibre : l’équilibre entre le débat national et le pragmatisme local. Un équilibre entre la réflexion et l’action. Ce besoin d’équilibre transcende les générations et plusieurs de mes jeunes camarades vont également partir aux municipales, car ils veulent prendre une responsabilité active dans le redressement de leurs territoires respectifs.

Ma crainte est que les poids-lourds nationaux décident donc  de déserter le Parlement, siège de la démocratie, pour préférer des grosses mairies, des présidences de conseils régionaux ou départementaux, des présidences d’intercommunalités. Se désintéresseront-ils du Parlement ? Que nenni ! Ils se retireront au profit d’un proche, d’un fidèle, suffisamment de confiance pour voter en faveur de leurs intérêts (locaux) et surtout pas assez indépendant pour risquer de les concurrencer par la suite dans leurs mairies, leurs conseils régionaux, etc…

Le Parlement, déjà chambre d’enregistrement, deviendra alors le conseil des ambassadeurs des territoires. Alors que l’”apparatchikisation” fait des ravages depuis 2012 et l’arrivée d’une flopée de députés qui n’ont pour toute formation qu’un passage en cabinet de collectivité ou dans des partis, et que certaines belles âmes parlent d’instaurer la proportionnelle (dont on sait qu’elle coupe l’élu de son territoire, comme le démontrent les cas évidents des Conseillers régionaux et des parlementaires européens), le tableau sera complet : ce parlement de “vassaux” ne se rebellera jamais vis-à-vis des grands féodaux de province.

Voilà pourquoi, le non-cumul ne peut pas être le point de départ de rénovation de la vie politique française mais bien son point d’arrivée. Le Parlement doit d’abord rationaliser la carte politique des territoires et renforcer le contrôle de la dépense publique dans les collectivités. Cela passe par une réduction drastique du nombre d’élus locaux. Dans le même temps, il faut réduire le nombre de parlementaires nationaux. Enfin, il faut accroître leurs moyens pour les doter de véritables équipes chargées de faire la loi et de contrôler les administrations. Ce n’est qu’une fois que le parlementaire français sera un vrai parlementaire, à l’instar des Etats-Unis où nos homologues emploient 15 à 20 personnes et ont des moyens d’enquête bien plus développés que les nôtres, qu’il faudra forcer le choix entre national et local.

Si le non-cumul des mandats est acté en premier, la France commettra sa seconde grande erreur constitutionnelle, après l’adoption du quinquennat qui a totalement déstabilisé l’action gouvernementale. Un Parlement faible, composé d’appartchiks, avec des pouvoirs locaux forts et indépendants, c’est le début de la dislocation de notre Etat-Nation, un état qui ne fera qu’accroître le malaise du peuple de France.

L’avenir de la politique est de se rapprocher de ses électeurs, pas de s’en éloigner : voilà pourquoi être député-maire ne me semble pas contradictoire avec le sens de l’Histoire (s’il y en a un …).