Dix ans après la victoire du non, le grand tabou (L’Opinion, le 22 juin 2015)

Dix ans après la victoire du non, le grand tabou (L’Opinion, le 22 juin 2015)

Il y a dix ans, la France a dit «non» à un nouveau grand bond en avant dans la construction d’une Europe «aux liens toujours plus étroits». Et pourtant, le train de l’Europe a continué son chemin, le président Sarkozy en 2007 ayant été élu en promettant de ratifier le traité constitutionnel, revu et corrigé.

De ce tour de passe-passe institutionnel, est né un grand tabou – chaque famille politique évitant de raviver les plaies d’un conflit qui a traversé les états-majors – mais aussi a surgi un divorce profond avec l’opinion. Le thème de la «trahison» de la classe politique s’est diffusé, et la disparition politique ou physique des grands hérauts républicains du «non» (Philippe Séguin, Philippe de Villiers, Jean-Pierre Chevènement…) a laissé orphelins des électeurs amers qui se sont massivement réfugiés dans le vote Front national.

Dix ans ont passé : la fragilisation grandissante de l’édifice européen, sur fond d’impuissance à enrayer l’immigration, de défaut grec ou de référendum britannique, conduit les thuriféraires du oui à relever la tête et à prôner, sans guère d’imagination, «une nouvelle étape» : encore plus de transferts de souveraineté, encore plus d’Europe.

Qu’importe si notre agriculture est ravagée et notre modèle social en voie d’implosion. Car la France de 2015 n’est plus la France de 2005. Notre ADN national est que la France est une idée, pas un peuple ou seulement un territoire : une certaine idée dont on peut être fier. L’Union européenne qui a fait de la confiscation de la souveraineté au nom de la paix son principe de base, a sapé cet héritage, sans offrir de perspective sinon celle de la norme et des politiques de concurrence.

Plus de 50% des Français refusent cette accélération à laquelle les élites du continent aspirent au nom des nécessités économiques, et, comme le prédisait Philippe Séguin en 1992, les populismes menacent. Une nouvelle étape risque d’identifier l’euroscepticisme au Front national, et lui donner une majorité électorale en faisant de ce parti le seul défenseur de la souveraineté nationale.

Être amoureux de sa patrie, est-ce être d’extrême-droite ? Je ne le crois pas : le patriotisme n’est pas le nationalisme, et l’Europe des Nations n’est pas un concept né chez les nostalgiques du Maréchal Pétain.

Voilà pourquoi il est temps de rouvrir le débat, préalable nécessaire à la reconquête du cœur des Français. Les Français veulent garder des entreprises nationales qui produisent et emploient sur le territoire. Ils veulent consommer des aliments d’origine contrôlée, si possible français. Les Français veulent pouvoir déterminer leur politique en matière de don du sang, de GPA ou de fin de vie. Les Français veulent un budget équilibré sans sombrer dans le dolorisme. Les Français veulent une raison d’aimer l’Europe, pas des motifs de détestation. Car si l’Union européenne s’effondre, on trouvera la démocratie parmi ses ruines.

Julien Aubert est député (Les Républicains) du Vaucluse. Il organise le 24 juin à la Maison de la Chimie, à Paris, un colloque sur l’avenir de l’Europe. Y participeront notamment Jean-Claude Trichet, Henri Guaino, Gilles Finchelstein, Gaspard Koenig, Robin Rivaton…