EDITO : La campagne déboussolée ou le quatre-quarts

EDITO : La campagne déboussolée ou le quatre-quarts

Comme dans n’importe quel jeu de cartes, la campagne présidentielle s’organise autour de camps. Quatre parts à peu près égales d’électorat. Si je faisais une métaphore pâtissière, je dirais qu’on nous prépare un “quatre quarts”, avec quatre ingrédients : des oeufs, de la farine, du beurre et du sucre.

Macron ce sont les oeufs. Il y a du jaune de gauche et du blanc de droite, mais le tout est fragile et se conserve mal. Pour un programme 50% de Droite (au plan économique), 50% de gauche (au plan sociétal), votez Macron.

Hamon c’est le sucre blanc. Melenchon le sucre rouge. Doux au goût, le revenu universel, mais l’abus de sucre produit des caries et provoque l’obésité fiscale. Pour un programme 100% de Gauche, voire d’extrême-Gauche, votez Hamon ou Melenchon.

Le Pen c’est la farine. Utile pour dissimuler les apparences, ou pour rouler les gens dedans. Amere au gout. Saviez vous qu’en suspension la farine est inflammable ? Pour un programme 50% de Gauche, voire d’Extrême-Gauche (au plan économique), 50% de Droite, voire d’Extrême-Droite (au plan sécuritaire), votez Le Pen.

Fillon c’est le beurre, produit dans l’Ouest. Ca ne manque jamais de sel, car c’est un conservateur naturel. Pour un programme 100% de Droite, tant économique que sécuritaire, votez Fillon.

Au clivage Gauche/Droite, habituel, se superpose en réalité une autre fracture entre Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron, l’autre polarité yin-yang. Ces deux là prétendent s’affronter sur ce qui leur semble la nouvelle ligne de front : l’attitude à tenir par rapport à l’Europe et à la Mondialisation, l’adaptation/modernisation ou la résistance/repli. Epouser son époque, quitte à perdre son âme, ou divorcer, quitte à décrocher.

Il y a donc en réalité deux campagnes en une et chacun prefererait affronter son adversaire “pur” (Fillon vs Hamon, Le Pen vs Macron) plutot que “hybride” (Fillon vs Macron, Le Pen vs Fillon, Hamon vs Macron). En effet, chacun ignore comment chaque electeur tranchera en cas de second tour aux enjeux moins nets que prévu.

Là où Le Pen est “tout contre” et Macron “tout pour” l’ouverture sur le monde et la construction européenne, les candidats traditionnels enjambent cette question. François Fillon coalisent des gens qui vont d’une attitude optimiste sur l’Europe et le monde (les anciens juppeistes) aux pessimistes (les souverainistes et certains sarkozystes). Hamon a plus de mal pour le faire, car la primaire a justement fait apparaitre deux camps, et non trois, et il est l’homme du quasiment-contre, pas très éloigné finalement de Melenchon.

Fondamentalement, les dégats économiques et identitaires de l’ouverture à tous crins telle que pratiquée depuis 1990, sont tels que ce sont les partisans de la fermeture qui ont l’ascendant sur ceux de l’ouverture. Les coalitions Hamoniennes et Fillonistes sont cependant plus cohérentes, car fondamentalement le bloc de valeurs est plus partagé. Néanmoins, Hamon et Melenchon se disputent le même électorat, ce qui affaiblit Hamon face au pôle de Droite. Au surplus, Melenchon fait preuve de bien plus de sérieux et de modernité dans sa campagne.

De même, Macron défend non seulement une approche positive du monde – une argument qui conquiert la jeunesse urbaine mais pas les campagnes et territoires abandonnés – mais au delà de sa propre personne n’a pas de ciment ideologique ou d’appareil structuré pour sa campagne, ce qui le fragilise par rapport à Le Pen. Sa dynamique est plus complexe : Madame Le Pen n’a qu’à attendre que la déception fasse son oeuvre pour récuperer la mise, tandis que Macron doit sans cesse conquérir et convaincre. Chacune de ses erreurs entame son socle. Chacune de ses contradictions l’affaiblit. Cela s’appelle la Bayrouisation.

La seule chose qui pourrait permettre à Hamon ou Macron de se qualifier au second tour sera le réflexe du vote utile de la Gauche, au dernier moment, c’est à dire nier le second clivage sur l’Europe et la mondialisation au nom des valeurs communes…