Edito : Jour de colère

Edito : Jour de colère

Objet Jaune Non Identifié : telle pourrait être la définition d’un mouvement protéiforme, dont on voit bien qu’il prend sa source dans une colère légitime contre le matraquage fiscal (600 milliards d’euros de plus depuis 2012 !) mais dont il est difficile d’évaluer les objectifs et la trajectoire d’atterrissage.
Au milieu de milliers de Français étranglés par la hausse du prix du carburant, on trouve d’autres qui ne peuvent plus boucler leurs fins de mois ou parvenir à manger – retraités ponctionnés par la CSG, jeunes actifs condamnés au chômage, quinquas touchés par la désindustrialisation. Quel constat d’échec alors que l’on a multiplié les transferts sociaux vers les plus modestes ! La pauvreté n’a pas bougé d’un iota mais on a contribué à créer « un effet de seuil » injuste entre les allocataires des minima sociaux et ceux qui touchent le SMIC, avec une désincitation au travail liée à la perte d’avantages en nature ou financiers. Ces gilets jaunes sont apolitiques, profondément amers sur la capacité des élus à changer les choses, ou pire, sur leur volonté.
Cette majorité de gilets est vraisembablement accompagnée d’individus beaucoup plus politisés, d’où parfois des actions qui relèvent d’un militantisme plus éprouvé (blocage de raffineries, de supermarchés pour combattre la société de consommation) ou qui donnent lieu, lorsque le brun s’habille en jaune, à des mots d’ordre homophobes ou racistes.
Les gilets jaunes sont-ils un mouvement politique ou anti-politiques ? Citoyen ? Un peu de tout cela, car la défiance à l’égard des institutions domine. En tant que député, j’ai toujours expliqué pourquoi la colère est légitime mais je respecte la volonté des gilets jaunes qui ne veulent pas « de récupération politique ». Mon rôle est de défendre leurs intérêts au Parlement, ce que je fais depuis un mois et demi.
Les gilets jaunes sont un peu le frère inversé d’En Marche, né lui aussi subitement sans précédent connu. Ils protestent car ils sont de plus en plus mis à contribution fiscalement mais vivent dans les territoires où on leur enlève des services publics. Où va l’impôt ? C’est une crise du consentement.
Face à ce mouvement proteiforme, le gouvernement n’a rien compris, surtout lorsqu’il ose dire « les Français nous demandent d’aller plus loin ». Il n’a rien compris tout d’abord de la détresse de milliers de gens qui ne saborderont pas leur famille ou leur alimentation demain pour sauver hypothétiquement la planète après-demain, surtout lorsque les avions et les bateaux ne sont pas taxés et que le gouvernement a complaisamment allégé les taxes pour les plus riches.
Il n’a rien compris en lâchant des mesurettes – 500 millions d’euros alors qu’il en prélève 100 fois plus en une année sur les seuls dispositifs écologiques. A-t-il seulement compris qu’à l’approche de Noël la France ne pouvait pas se payer une paralysie générale ? Que ceux qui ne peuvent même pas se payer le luxe de s’arrêter quelques jours pour manifester sont les premiers à souffrir des blocages ?
Il n’a surtout rien compris sur l’état d’esprit des gilets jaunes : il ne s’agit pas seulement d’une fronde sur le carburant ou même les taxes, mais de la réaction ulcérée d’une partie du pays qui veut en finir avec la morgue de Paris à leur encontre et qui se sent en situation d’insécurité culturelle et économique. Leur annoncer la veille du 17 que plus rien ne serait négocié, c’était entamer une épreuve de force que Macron perdra inévitablement car la détermination de celui qu’on humilie depuis des années en le taxant sur l’essentiel est bien plus grande que celle des petits barons de la cour qui expliquent qu’ils déjeunent pour 200 euros à Paris.
Comme je l’expliquais lors d’une question au gouvernement début novembre, il fallait agir avant que cette révolte ne se mue en révolution, et, au vu des blessés, des morts, de la perte de contrôle de l’Etat à la Réunion, nous ne sommes plus très loin de l’émeute.
La France réclame de la considération, de l’égalité et de la justice : pas des leçons de morale. L’addition finale pour Emmanuel Macron sera bien plus grande que ce qu’il croit. Il ne le sait pas encore, mais son quinquennat est terminé, car il a perdu la confiance de la France d’en-bas.