Edito : Lendemain(s) Féministe(s)

Edito : Lendemain(s) Féministe(s)

Hier, c’était la journée internationale des droits de la femme, au coeur de la semaine du même nom. Comme chaque année, mais avec plus d’acuité, compte tenu de « Balancetonporc », le système politico-médiatique en a fait des tonnes, sans doute pour mieux se faire pardonner pour les 364 autres jours de l’année où l’inégalité salariale reste la règle sans que personne ne prenne sérieusement le problème à bras le corps.

A l’Assemblée – où aucune femme ne préside de groupe politique – les deux vice-présidentes de l’assemblée ont été symboliquement invitées à coprésider deux séances dans la semaine. Aux Césars, chacun s’est empressé d’arborer un ruban blanc au nom des violences faites aux femmes. Enfin, le gouvernement a annoncé un grand train de mesures destinées à montrer qu’enfin on avance ardemment sur le sujet…Et le jour d’après, que ferons-nous ?

Le sujet de l’égalité homme-femme ne fait pas débat pour ma génération et c’est même un fort point de consensus. Nénamoins, toute cette agitation soudaine porte à réfléchir car s’y mêlent plusieurs approches. Une, que je soutiens, est de faire le point sur une société qui ne prend pas assez en compte les galères des mamans au travail ou les petites (ou grosses) vexations quotidiennes subies dans le milieu professionnel par des indélicats. L’autre, sur laquelle je suis plus circonspect, c’est la philosophie de suspicion généralisée à l’égard de la gent masculine dans un pays qui a toujours revendiqué la galanterie et l’amour dans son ADN. Outre le coté un peu trop symbolique de cette mobilisation subite, on a l’impression que ne pas participer au mouvement de manière bruyante et affirmée est susceptible de vous faire passer pour un « porc sous couverture ».

En fait, depuis le maccarthysme qui est né de l’affaire Weinstein, les délires de l’écriture inclusive ou encore les accusations publiques portées contre certains hommes politiques, le climat est devenu pesant. Un bon exemple est le procès fait à Dominique Besnehard, producteur ayant coché jusqu’ici toutes les cases de la bienpensance mais qui a eu le malheur de surréagir maladroitement lorsqu’une féministe de choc – Madame de Haas pour ne pas la nommer – a expliqué qu’elle soupçonnait 1 homme sur 3 d’être un prédateur. Le monde culturel a préféré le mettre au ban pour la violence de sa réaction (il a expliqué vouloir la gifler, ce qui assurément est une faute), mais rien pour condamner fortement la violence toute aussi extrême de la bêtise crasse de de Haas.

Ce que Madame de Haas incarne, c’est un nouveau féminisme qui prend l’Homme pour cible générique, sans nuance et sans bémol. Ce féminisme 2.0 a pris l’ascendant sur l’ancien – le féminisme de maman qui défendait le droit à l’avortement et au divorce – en imposant sa vision. Ces nouveaux(-elles) féministes sont des filles de Bourdieu et affirmant la nature profondément patriarcale du système actuel, le voit comme un outil de domination millénaire de l’Homme sur la Femme. De la même manière que les marxistes appellaient les prolétaires à secouer le joug des patrons, ces féministes 2.0 modélisent une « guerre des genres ». Les hommes ne sont plus appelés à se battre pour l’égalité, mais sommés de se battre « pour la Femme », quasiment en réparation de centaines d’années d’asservissement. Au passage on mélange des thèmes qui, s’ils sont connexes, ne relèvent pas du même domaine : égalité homme-femmes, violences faites aux femmes, langage inclusif. Celui qui se frotte, celui qui viole et celui qui refuse de féminiser les mots sont enrôlés dans un même camp.

Cette situation est d’autant plus baroque que sous prétexte de défendre la femme, ce néo-féminisme en arrive à la faire … disparaitre. La femme est analysée comme le produit d’une psychologie sociale (« on ne nait pas femme, on le devient »). Cela conduit ensuite à pointer du doigt la manière dont la société conditionnerait les femmes à se spécialiser sur certaines tâches (au nom d’une vision archaïque ou, de manière plus subtile, au nom de la complémentarité naturelle) et à intérioriser leur subordination au patriarcat. La volonté de déconstruction de ces représentations sociales a conduit à la théorie du genre, en desexualisant/ou inversant l’enseignement prodigué en milieu scolaire (les poupées et le rose aux garçons et le bleu et les camions aux filles) puis en détachant l’orientation sexuelle du genre, et enfin en faisant de l’identité sexuelle un choix que la société ne saurait imposer (création de toilettes transgenres dans certains pays pour ceux qui ne se reconnaissent ni homme, ni femme). Le néo-féminisme débouche sur une neutralisation ou une confusion généralisée, en faisant primer le genre social sur le sexe de naissance.

Ce mouvement de « constructivisme social du genre » en décorrélation totale avec ce qu’on concevait naïvement comme une évidence, est allé de pair avec une forme d’individualisme total (je veux choisir et maitriser mon identité en me méfiant des projections que la société m’impose), de néo-marxisme (la société est par essence une superstructure qui crée une relation de maitre à esclave) et d’hypersexualisation (née de la libération des corps post 68).

Le point d’aboutissement est de dissoudre la défense de la femme dans une défense des minorités du système (tous les « dominés ») en oubliant au passage que les femmes représentent 53% de l’Humanité. Christiane Taubira, grande prêtresse des minorités opprimées, s’est autorisée récemment à dévoiler la nature singulière de ce néoféminisme, en disant « qu’il était temps que les hommes fassent l’expérience de la minorité ». C’est doublement choquant. D’abord parce que l’objectif n’est plus l’égalité mais l’inégalité au profit de la femme. Ensuite parce l’argument, emprunté aux analyses ethno-démographiques, fait de la femme une sorte d’ethnie ou de groupe social. On est en effet exactement dans le même type de raisonnement sous-jacent que lorsque certains démographes expliquent par exemple que les américains blancs ou les juifs seront à termes minoritaires aux Etats-Unis ou en Israël. Il s’agit d’aller ensuite vers une conclusion en termes de structure sociale (comment évoluera la culture d’un pays dominé par les Noirs et les Latinos, ou les Arabes ?). Comme si être femme était une « culture » différente de l’homme. On le voit pourtant bien en politique : Le sexe importe peu !

Si Taubira mélange allègrement des catégories d’analyse qui sont foncièrement différentes, c’est que l’amalgame est la marque de fabrique de ce nouveau courant. Taubira termine d’ailleurs en prônant la convergence antiraciste et féministe.

Lorsqu’on reprend la liste des signataires de la tribune « anti-Deneuve » (intitulée poétiquement « les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter »), on cerne mieux les contours de cet écosystème de convergence qui fait du combat féministe l’une des facettes d’une lutte civilisationnelle plus large pour mettre à bas un « système » qu’on pourrait vulgairement résumer de capitaliste, blanc, hétérosexuel et patriarcal. Il suffit de lire les titres ou les noms des organisations signataires, qui se glissent au milieu d’associations féministes plus classiques : « Afroféministes » (le groupe Mwasi, en France, est par exemple un « collectif féministe, antiraciste, anticapitaliste et anticolonialiste »), Check tes privilèges (qui avec un slogan ambigu – SOS Féminazies – explique doctement qu’il existe des «privilèges » pour ceux qui ont le malheur d’être né homme, blanc, valide, valide – non handicapé – hétéro, chrétien ou athée et qu’il faut oeuvrer à la destruction du « système cis-hétéro-patriarcal validiste, classiciste et raciste »), Effronté.es (association qui dénonce « les mécanismes transversaux du patriarcat « et, à grand coups d’écriture inclusive combat « les politiques d’austérité et le sexisme, en fusionnant contrats précaires, discriminations sexistes, immigré-es, LGBT et accès à l’IVG »).

Ce nouveau combat féministe est en réalité un gauchisme construit sur un rejet, une forme de culpabilisation voire une haine sous-jacente de l’autre. Il est dangereux car lorsqu’il vise les blancs, il racialise. Il me rappelle – bien que les idéologies soient éloignées – les délires de ceux qui au début du XXème siècle mettaient dans un seul sac « l’hydre juive, franc-maçonne, métèque et communiste ».

Le plus pervers est que la convergence des combats transcende toutes les identités au profit d’un grand adversaire théorique (l’homme blanc, capitaliste etc…) et passe sous silence les évidences culturelles : l’islam radical rabaisse les femmes en les recouvrant de pied en cap, et l’immigration – du Maghreb mais pas que – a apporté dans notre pays des cultures très éloignées de notre conception libérale voire libertaire. Ce n’est pas un hasard si les problèmes de sexisme de rue sont monnaie courante là où l’intégration est la moins forte. Je rappelerai ici les bars où la présence de femmes n’est pas souhaitée ou les groupes d’hommes qui sifflent les femmes seules en considérant que par définition une femme non accompagnée est une proie.

Autre problème, le gauchisme de ce néo-féminisme l’empêche de dresser un bilan critique de Mai 68 et de ses excès. A l’évidence, la sexualisation de la société et la pornographie à grande échelle a progressivement modelé la sexualité de plusieurs générations – de toutes confessions, origines, ou religions – qui érigé la femme en objet de plaisir et la tournante en fantasme… et qui conduit inévitablement à des passages à l’acte. Les néo-féministes s’indignent que 80% des gens dénudés dans les publicités soient des femmes. Mais le vrai problème est qu’aujourd’hui on mette à poil des gens – hommes ou femmes – pour vendre du yahourt !

Dans ces conditions, plutôt que de traquer les gestes déplacés dans l’espace public – la frontière entre les conceptions de drague, séduction, consentement voire de galanterie étant de plus en plus divergentes en fonction des individus concernés – il vaudrait mieux exercer un contrôle sur les contenus internet et télédiffusés. La banalisation voire la sanctification de la violence dans les séries et films ne doit pas non plus aider pour faire reculer les violences faites aux femmes.

De la même manière, la convergence des combats dits minoritaires (ce qui donne l’afro-féminisme ou l’éco-féminisme) en survalorisant la dimension sociale et théorique au détriment des barrières culturelles ou religieuses empêche nos néo-féministes de s’attaquer aux théologies mysogynes. Emprisonné dans les certitudes bourdieusiennes des années 70, ces nouveaux-féministes refusent de voir que la popularité du niqab est bien plus inquiétante à moyen-terme, car leur souci de défendre toutes les minorités les empêchent de défendre ce vieux modèle monoculturel judeo-chrétien qui en réalité leur permet de s’exprimer…