Edito : Macron et compagnie

Edito : Macron et compagnie

Par un hasard du calendrier, deux livres dans lesquels je suis cité et interviewé, sont sortis à un jour d’intervalle cette semaine.

Le premier, d’Anne-Sophie Beauvais, présidente des anciens élèves de l’IEP de Paris, s’intitule « On s’était donné rendez-vous dans 20 ans » et prend pour sujet d’étude une génération qui a fréquenté « Sciences Po Paris » au tournant des années 90-2000 en s’interrogeant sur les trajectoires des uns et des autres, et notamment de ceux qui ont « fait leur nid », le plus célèbre étant Emmanuel Macron. Il se trouve que j’ai été élève de cette institution, provincial fraîchement monté à la capitale, entre 1996 et 1999. Sciences Po prépare à l’ENA mais aussi au journalisme, au monde bancaire, entrepreuneurial.

Le second, le journaliste Mathieu Larnaudie, se penche sur la promotion ENA d’Emmanuel Macron – la promotion « Leopold Sedar Sengor » (2002-2004) – et s’appelle donc sobrement « Les jeunes gens » (Promotion Macron). Il fait suite à l’article paru il y a 4 ans sous sa plume dans Vanity Fair. Son ciblage est plus concentré que le livre de Beauvais : de futurs hauts-fonctionnaires, dont certains sont partis ensuite dans la banque, la politique ou la communication. Là encore, j’en suis.

Ayant croqué d’une traite les deux ouvrages l’un après l’autre, je m’autorise une petite critique littéraire qui complètera les papiers parus dans la presse.

Les deux livres ont le même point d’entrée : Emmanuel Macron et sa génération, dans laquelle me voilà (pour mon plus grand inconfort idéologique mais mon plus grand bénéfice médiatique) englobé. Que le livre cible une génération ou une promotion n’est cependant qu’un prétexte pour parler de « Lui ». Il faut reconnaître que Macron fait vendre, sous couvert d’essayer de cerner la psychologie, la singularité ou les particularités d’une classe d’âge. Il y a d’ailleurs une part de reconstruction « ex post » car nous n’avions pas à cette époque le sentiment d’être particulièrement spéciaux ou « à part ».

Ce qui est intéressant dans l’analyse comparée des deux ouvrages est que Larnaudie et Beauvais traitent d’un même sujet, qu’on pourrait ainsi résumer : qu’est ce qu’une élite ? Comment se fabrique-t-elle ? Comment se vit elle ? A l’heure où les Français détestent Paris, les élites et l’ENA, la problématique est centrale.

Là où l’analyse devient intéressante, c’est que les points de vue sont inversés.

Anne-Sophie Beauvais, ancienne élève de Sciences Po, parle de l’intérieur de son sujet, elle qui a eu quelques contacts avec Macron lors de sa scolarité. Ayant approché « la star », elle essaye de rationaliser un vécu, ce qui peut se comprendre – c’est le coté bien connu « c’était moi la fille quatre rangées à gauche à coté du futur président ».

En tant qu’insider, elle fait un portrait aussi chaleureux/sentimental que sociologique d’une génération qui est aussi en partie une bande d’amis. Sa plume s’en trouve du coup décomplexée, presque naïve parfois, mais surtout très sympathique et attachante. Mêlant portraits intimes – elle n’hésite pas à évoquer ses amours d’amphi – et portraits de personnalités qu’elle a interviewées, Anne-Sophie ne juge pas. Elle est même assez admirative des parcours des uns et des autres, tout en essayant de comprendre la domination idéologique qui régnait à Sciences Po à un moment où le monde a basculé dans la mondialisation.

Femme de droite, elle explique surtout avec beaucoup de finesse la coexistence si singulière qui est le propre de Sciences Po entre « des héritiers », fils des beaux quartiers parisiens, et les autres : provinciaux, fils de l’immigration, profils plus baroques. Son analyse est plus précise que Larnaudie, car elle a elle-même vécu cet apprentissage de l’intérieur, l’accouchement d’une « élite Républicaine ». Sa thèse est intéressante, reprise par le livre de Michel Darmon sur la démocratie autoritaire de Macron : celui-ci entend arracher le pouvoir à la génération 68.

Larnaudie s’attaque quant à lui au même sujet mais de l’exterieur. Il a cependant un point commun avec Beauvais : le journaliste a le même âge que son sujet. Il appartient donc – malgré lui – à cette génération.

Néanmoins Larnaudie n’a pas fait l’ENA. Il aborde donc avec plus de distance, peut être plus d’objectivité, mais aussi avec un ton plus grinçant, parfois critique, son sujet. Là où Beauvais joue la carte de l’empathie et de la bienveillance, Larnaudie est sceptique, voire défiant, questionnant la sincérité de ses interviewés.

Son style est très agréable et plus littéraire que celui de Beauvais, et son livre globalement très bien écrit. Certains thèmes sont repris à l’identiques, assez curieusement, comme celui d’une promotion marquée par le 21 avril 2002 et l’élimination de Jospin. Un argument qui montre surtout que la promotion Senghor comme la génération Sciences Po était marquée à gauche, et que leur argumentaire, ressassé aux deux auteurs, a fini par percoler.

Larnaudie ne donne pas ses préférences politiques. On sent cependant qu’il n’aime guère la Droite – il griffe à plusieurs reprises Laurent Wauquiez et ne se montre pas très bienveillant à l’égard des gens qui sont aux LR.

Au fil des pages, se dessine moins une histoire de la promotion qu’un portrait des différentes figures, comme dans le bouquin de Beauvais. Comme Larnaudie ne connait pas Macron, et qu’il ne l’a pas interviewé directement, ces portraits de ses camarades sont essentiels. Certains portraits sont communs aux deux livres, comme Gaspard Gantzer ou moi-même.

Comme dans Tartuffe, le héros principal n’apparait donc pas directement, mais en creux au travers des analyses de ses compères d’amphi. Restent quelques beaux portraits bien troussés des membres éminents de la promotion où il a su capter avec beaucoup de finesse quelques uns de nos travers et de nos qualités. Pour ceux qui les connaissent, c’est croustillant.

A la fin, les deux fils d’analyse se rejoignent. Larnaudie – qui se défend d’avoir voté pour lui mais que je ne sens pas de droite – se fait indirectement le panégyriste de Macron, dont il loue à longueur de pages le caractère consensuel. On sent le regret ou la frustration d’approcher les grands fauves de la Senghor et de se sentir quelque part exclu de cette confrérie. L’inaccessible trône au milieu de cette approche : « ils ont approché Macron, pas moi. Ils sont de ma génération, et je ne suis pas comme eux ».

On regrettera que l’auteur – contrairement à ce que décrit Beauvais – n’ait pas compris que ce qu’il a fugitivement ressenti, cette distance par rapport à une certaine élite, certains membres de la promotion l’on vécu. Je parle de ces fameux provinciaux ou issus de l’immigration, qui n’avaient pas les codes. La principale critique que je ferai est que Larnaudie succombe à la tentation de décrire la promotion comme moulée dans un même bloc, alors que nous sommes fondamentalement beaucoup plus différents qu’il ne l’a perçu. Son scepticisme l’a empêché de nous voir exactement comme nous le sommes.

Beauvais la libérale finit elle aussi par clairement faire éclater son admiration et son encouragement pour Macron qui symbolise l’avènement d’une génération anti-Mai 68. C’est sa manière à elle de réclamer sa part de légitimité, et c’est bien normal. On la sent fière d’incarner elle-aussi, mi consciemment, mi inconsciemment, ce changement d’époque. Elle nous livre en tous les cas en fin d’ouvrage, au détour d’une analyse de Mathieu Laine, la meilleure interprétation du mystère Macron : un homme éminemment sympathique mais sans amis.

Au final, la lecture des deux ouvrages est sociologiquement intéressante pour comprendre la fabrique de l’élite. Pour ceux qui n’ont pas d’intérêt dans les portraits de semi-inconnus, les deux livres leur sembleront peut être un peu trop ciblés. Ces jeunes gens, décrits dans les deux livres, pourraient pourtant être vos frères, voisins ou amis. Leurs parcours démontrent que l’ascenseur social fonctionne encore.

 

Edito : Macron et compagniePar un hasard du calendrier, deux livres dans lesquels je suis cité et interviewé, sont…

Publiée par Julien Aubert sur dimanche 8 avril 2018