Edito : Place des grands hommes

Edito : Place des grands hommes

Il est toujours curieux de considérer comment des politiques conspués de leur vivant deviennent, une fois la poussière retombée, de grandes statues figées dans la légende.

François Mitterand, l’homme le plus haï de France pour son machiavélisme, voit ainsi sa cote remonter dans la mémoire des Français : érudit, grand président, monarque… les qualificatifs affluent, à gauche et même à droite. Comme Alexandre Dumas qui différenciait dans ses ouvrages le “grand cardinal” (Richelieu) et le “petit cardinal” (Mazarin), l’électorat compare François I et François II et redécouvre les qualités du premier pour mieux vouer le second aux gémonies.

Cette remontée ne vaut pas le retour en grâce miraculeux opéré par Jacques Chirac. L’ancien président méprisé, affublé du sobriquet de “super-menteur”, ne souffre pas de sa proximité avec Hollande. Il est redevenu à la mode, comme si les Français avaient oublié qu’ils avaient élu Sarkozy pour mieux enterrer le “Roi fainéant”… Aujourd’hui, Chirac suscite de la sympathie et de l’émotion. Il caracole en tête du sondage de popularité des anciens présidents (de Gaulle et Pompidou ayant été sortis de la compétition).

Tout ceci se fait au passage en totale contradiction avec le diagnostic très sévère que porte le peuple de France sur “trente années de renoncement” avec une classe politique incapable.

Les 7 candidats à la Primaire jouent eux-mêmes de ce positionnement en ressuscitant dans la gestuelle ou le discours un “grand ancien”.

Alain Juppé utilise son âge comme un manteau d’expérience : c’est Antoine Pinay tiré de sa retraite pour redresser le pays, le Sage de Bordeaux. C’est une incarnation symbolique très forte et très ancienne dans la politique Française, qui a donné le meilleur (“Ce n’est pas à 67 ans que je vais commencer une carrière de dictateur”) comme le pire (“Je fais don de ma personne à la France”).
Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que Nicolas Sarkozy emprunte beaucoup plus sa mystique à Napoléon ou Clemenceau, c’est à dire le glaive plutot que le bouclier : “Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c’est tout un. Politique intérieure, je fais la guerre ; politique étrangère, je fais la guerre. Je fais toujours la guerre.”
Jean-François Copé, même s’il se présente volontiers comme bonapartiste, ne mord pas totalement sur les référentiels sarkozystes. Je le rattacherais volontiers à Georges Mandel, l’homme fort de la Droite des années 30, mal-aimé par l’Histoire, mais courageux. Un énergique connu pour ses positions fermes, qui n’hésita pas à casser des grèves.

S’agissant de François Fillon, on pourrait penser qu’il ne s’inspire d’aucune grande figure implicite mais c’est tout le contraire. D’après moi, il emprunte le chemin de Georges Pompidou, cet homme aux sourcils broussailleux, à la fois héritier et mal-aimé de son prédecesseur dont il était resté – tiens donc – Premier ministre 6 ans. D’ailleurs, son livre “Faire” devait originellement s’appeler “Arrêtez d’emmerder les Français”, une phrase célèbre d’un président qui a laissé d’excellents souvenirs aux Français. Pompidou c’est l’homme dont le physique tranche avec les idées, le moderniste qui oscille entre tradition et rupture, dans un corps d’instituteur. A noter que sur ce créneau il a une (petite) concurrence inattendue : celle de Jean-Frederic Poisson, dont les idées radicales contrastent avec une bonhommie et une affabilité non feinte, qui converge lui-aussi avec le modèle pompidolien, la pipe ayant remplacé le cigare. Lui non plus n’a pas le style de ses idées !

Bruno Le Maire a quant à lui choisi une stratégie plus offensive, en ne prenant pas comme référentiel implicite une “statue de commandeur” mais en choisissant d’endosser le rôle du perturbateur, la jeunesse qui jaillit. Si je devais désigner un mentor, ce serait Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui dans les années 60 incarna le renouvellement de la classe politique et qu’on désignait – comme BLM – par ses initiales JJSS. Par sa volonté de “casser les codes”, alors qu’il est lui-même issu du sérail, BLM pourrait aussi se mettre dans les pas d’un VGE, qui n’hésitait pas à s’inviter à domicile pour se rapprocher des Français. Il se trouve sur ce créneau en concurrence avec une autre “Trois consonnes” : NKM, dont le modèle semble être plus Jacques Chaban-Delmas. Elle a du reste repris d’ailleurs le slogan de “Nouvelle société”. Les perturbateurs de système veulent aller vite, et comme le TGV contractent leur nom qui est déjà trop long !

Au travers des candidats, ce sont des styles et, par association d’idées, un souvenir de gouvernance ou un morceau de récit national qui s’offre aux Français. Comme dans les Sept couronnes de Westeros, de la série “Game of Thrones”, où la divinité a 7 visages – du Guerrier, de la Mère ou de l’Etranger – les 7 visages de la Primaire renvoient sur une figure tutélaire : le Sage, le Guerrier, le jeune Perturbateur, le conservateur-moderniste, l’Homme clair… A vos votes !