Edito : Reinventer la démocratie, du jaune au tricolore

Edito : Reinventer la démocratie, du jaune au tricolore

Le mouvement des Gilets Jaunes a débouché sur une remise en cause plus ou moins radicale de la démocratie telle qu’elle fonctionne, c’est à dire la démocratie représentative. On a vu ressurgir des propositions testées lors de la Révolution ou de la Commune de Paris. Ainsi, le référendum revocatoire ou le refus d’avoir des chefs ont fait les belles heures de décembre.
Bien malgré eux, les Gilets Jaunes ont cependant redécouvert le chemin tortueux qui mène à la démocratie.
Alors qu’ils se proclamaient apolitiques – et donc hors du chemin – ils ont bien dû se rendre compte qu’ils étaient travaillés par des clivages bien réels. Comme pendant la Révolution, les GJ se sont scindés entre modérés, ultras et extrémistes. Ceux qui voulaient des mesures de la part du pouvoir, ceux qui voulaient un changement de pouvoir, ceux qui ne voulaient plus de pouvoir du tout.
Au final, on a vu apparaitre des divisions entre leaders proches de LREM (Levavasseur), leaders proches de la Droite (Cauchy), leaders plutôt anarchistes (Fly Rider), etc…
D’ailleurs le terme de « leaders » est impropre : faute d’avoir recours au vote, les Gilets Jaunes se sont condamnés à remettre à d’autres mains le processus de légitimation de leurs représentants. Le gouvernement a cherché à désigner – par pur utilitarisme – des interlocuteurs (donc des chefs), bien mal lui en a pris. Le mouvement ne pouvait trouver légitimes les représentants choisis par le pouvoir honni. C’est ce qui explique que sitôt désigné, tel ou tel Gilet Jaune se soit retrouvé hué ou menacé par les autres : qui t’a fait roi ?
Au final, ce sont surtout les médias qui ont fait le tri, en « annoblissant » tel ou tel. Vu à la télé donc légitime. Rien de neuf sur ce point : Thiers comme Marat contrôlait la presse « libre »…
Le gouvernement, lui, reviendra à la charge mais à la fin du processus, pour récompenser (aux européennes ? Au gouvernement ?) les gilets jaunes « utiles », c’est à dire ceux qui en validant ses choix politiques donneront l’illusion qu’il a répondu aux attentes. Il y a une place à prendre.
Désormais, alors que sur le terrain, le mouvement a perdu de sa vigueur, la reconversion dans le système est très complexe. Depuis 1789, le schéma des émeutes populaires est toujours le même : la légitimité acquise sur une barricade ou (en version moderne), un rond-point permet d’accéder au pouvoir, mais ne suffit pas. Comme Talleyrand en 1789, ou Thiers en 1830 Cohen-Bendit est né au monde en « révolutionnaire » mais a ensuite, une fois annobli par le système, fait carrière. Certains de ses petits concurrents de 1968 ont disparu dans les limbes. Pas lui.
Reste qu’à la fin, on en revient encore et toujours à cette démocratie tant décriée : il faut des chefs, il faut bien voter pour les départager. Sans chefs, c’est l’anarchie car on ne discute pas à 67 millions des milliers de décisions.
Le mouvement des Gilets Jaunes est un volcan en activité et sa lave brûlante trace des sillons dans notre époque contemporaine. Ses acteurs seront capables d’expliquer dans 10 ou 20 ans le pourquoi du comment. Je formule le souhait que tous ceux qui se sont passionnés pour ce soulèvement fasse le rapprochement avec les institutions actuelles.
La démocratie actuelle est le résultat de multiples explosions volcaniques passées, mais la lave parait bien froide et sans mouvement. Certains ne comprennent plus pourquoi des députés, des sénateurs, voire des élus alors que nous sommes tout simplement les héritiers du « volcanisme » de nos aînés.
Les mêmes causes engendrent les mêmes résultats. L’ignorance de l’Histoire nous conduit inéluctablement à la revivre. On peut le déplorer mais nos prédécesseurs ont déjà testé beaucoup de régimes et d’idées. Bref, en deux mois, les Gilets Jaunes ont vécu en accéléré les contradictions inhérentes de la démocratie, le pire des régimes à l’exception de tous les autres.
La question qui me taraude est : si certains GJ prennent des postes, montreront-ils leur vertu ? Madame Levavasseur, si elle est député européen, partagera-t-elle ses indemnités avec ceux qui ont combattu pour une meilleure existence ? Si j’étais journaliste, voilà la question que j’aimerais leur poser.