EDITO – ISLAMISME : UN DEBAT CARICATURAL ?

EDITO – ISLAMISME : UN DEBAT CARICATURAL ?

Ma première réaction, je l’avoue impulsive et primaire, lorsque j’ai appris l’assassinat de Samuel Paty a été de souhaiter que l’on affiche en panneaux géants sur tous les établissements scolaires de France les caricatures de Mahomet, afin de forcer les radicaux à comprendre que chaque fois qu’ils en arrêteraient une, des milliers de résistance contre l’obscurantisme ressurgiraient. Afin aussi de montrer aux parents d’élèves qui veulent islamiser l’école que ce pays restera ce pays, et que d’autres leur tendent les bras si la Charia leur manque.

Et puis j’ai réfléchi, écouté et essayé de comprendre le point de vue des musulmans, gênés qu’on puisse salir ainsi leur religion. Car ces caricatures ne choquent pas que les plus barjos mais aussi tous les croyants sincères.

Je vous avoue que les caricatures de Charlie faites sur le pape ou les curés ne m’ont pas toujours fait rire. C’est le problème de la caricature ou plus largement de l’humour : je l’admets quand il s’agit de moquer ou de faire faire rire, j’ai plus de mal quand il s’agit de détruire ou de salir gratuitement. Parfois, venant d’anti-religieux primaires, la distinction est subtile. Cela me rappelle Desproges, qui pouvait rire de tout – et sur tous les sujets – mais pas avec n’importe qui.

De là néanmoins à réclamer l’interdiction du blasphème, comme le suggère la CEDH, il y a un gouffre que je me garderai de franchir. Admettre le blasphème, c’est admettre qu’il y a un principe supérieur au droit de l’Homme, de nature divine, alors que tous les citoyens ne partagent pas la même spiritualité.

Respecter les autres et leur croyance, en revanche, leur sens du sacré, n’est pas inconciliable avec notre défense des droits de l’Homme. Si l’Homme s’est affranchi des Eglises, c’est pour pouvoir penser par lui-même, c’est au nom de la Raison et de l’Intelligence. Il est raisonnable, dans une société clivée de ne pas chercher la provocation inutile ou l’insulte gratuite, non pas par peur mais par envie d’apaiser et de rassembler. La laïcité n’est pas la destruction de la religion, mais sa limitation à la sphère privée.

Voilà pourquoi je pense qu’avant de rediscuter de ces caricatures à l’école, il faudrait attendre, et élargir cet exercice à toutes les religions ou croyances laïques, afin de ne pas cibler une seule Foi et de faire comprendre pourquoi la caricature est importante : parce qu’elle permet de rappeler la liberté de celui qui est mon antagoniste.

Voilà pourquoi aussi, nous devrions réfléchir à ces sacro-saints droits de l’Homme que nous prétendons défendre mais que nous foulons allègrement aux pieds. Nous déclarons la propriété sacrée mais nous la harcelons de taxes et la défavorisons juridiquement. etc, etc… Nous invoquons la liberté d’expression mais n’arrêtons pas de la restreindre, via l’autocensure, le politiquement-correct et le « diversalisme » (joli néologisme que je viens d’inventer pour viser les thuriféraires de la diversité). Nous légiférons pour donner plus de protection à un tigre dans un cirque qu’à un fœtus humain de 14 semaines.

Bref, si les musulmans de France (et d’ailleurs) devraient à mon sens plaider pour une meilleure considération du Sacré plutôt que pour une interdiction du blasphème ou le boycott de leur propre économie, les Français dans leur ensemble devraient aussi réfléchir que les droits de l’Homme supposent deux choses : la protection de l’Homme et la capacité à raisonner pour faire des choix intelligents.

Comprendre l’adage faussement Voltairien « Je déteste ce que vous dîtes mais je me ferai tuer pour que vous puissiez le dire » suppose de la tolérance, de l’intelligence et une pincée de respect…