Edito : Un long Dimanche de remaniement

Edito : Un long Dimanche de remaniement

De reniement en remaniement, Emmanuel Macron prend son temps. L’opinion publique s’interroge. Les médias dissertent sur la fragilisation politique de l’Exécutif. En réalité, trois facteurs explicatifs sont à l’oeuvre :

1. Le premier facteur d’explication est l’appauvrissement qualitatif de la classe politique nationale. Elle est le résultat tout d’abord de la dégradation de la fonction ministérielle, fille de la moralisation et du recul de l’Etat : avant même d’être nommé, vous êtes mis à nu sur la place publique (patrimoine), puis vos moyens sont bridés (limitation des effectifs de cabinet) avant de réaliser que la décentralisation, l’agenciarisation de l’Etat et la quête perpétuelle d’économies vous privent de marge de manoeuvre. Au surplus, l’époque est au lynchage permanent. Entre la polémique perpétuelle qui fait le fil rouge de l’actu et le buzz des réseaux sociaux, être ministre, c’est devenir une cible. On retrouve une vieille accusation de viol. On fouille dans vos marchés publics anciens ou votre permis de construire. Tout est utilisable, de la facture de cigare à un trajet en avion trop coûteux. En échange, la reconnaissance symbolique de votre titre est très faible.

2. On en arrive donc au point où il est plus intéressant (voire même plus rémunérateur !) d’être Maire de Lyon ou de Tourcoing que Ministre.
L’appauvrissement qualitatif est aussi le résultat mécanique de l’application de la loi sur le non-cumul des mandats, qui fait que les élus « de poids » ont dû arbitrer en 2017 entre un siège au Parlement et leur collectivité. Assez logiquement, ils ont quasiment tous choisi de quitter l’Assemblée -Estrosi, Pecresse, Wauquiez, Le Foll, Valls…. – car les collectivités locales offrent la perspective de budgets et de moyens, alors que depuis quinze ans toutes les réformes ont amputé les moyens donnés aux parlementaires. La conséquence est que le vivier parlementaire dans lequel on puisait pour bâtir un gouvernement s’est rétréci.

3. Le dernier facteur est conjoncturel. C’est le phénomène En Marche, l’histoire d’une secte devenue religion en quelques mois. Aujourd’hui, le Gourou, élu avec une poignée de fidèles, sait que tout le culte tient grâce à lui et il a peu de numéros 2, 3 ou 4 pour l’aider. La personnalité narcissique d’Emmanuel Macron aggrave cet état de fait : peu convaincu de l’apport politique de sa propre majorité, habitué à tout décider seul, très au fait de son talent, il n’a pas pour ses troupes parlementaires une perspective de carrière à leur fournir et de toutes manières infantilise les ministres. Or, qui a envie d’être un simple porteur de valises-maroquins ? Personne. Napoléon en son temps eut le même destin : son génie lui permit de conquérir sans coup férir l’Europe mais lorsque la machine s’enraya, personne à part lui ne pouvait sauver l’Empire de la débâcle. L’Empereur ne pouvant être partout, il s’épuisa. L’incompétence de Grouchy à Waterloo ne put être compensée par le génie Napoléonien et sonna le glas de cette méthode. En d’autres termes, un type brillant ne peut pas contrebalancer seul une masse de lieutenants incompétents.

Ce remaniement qui traîne, succédant à des ministres qui s’émancipent du Président, est donc certes lié à des paramètres conjoncturels mais aussi structurels. Alors que la France a mis des siècles à se doter d’un pouvoir politique national fort, l’incurie et la méconnaissance de l’Histoire nationale ont fini par porter leurs fruits après des décennies de réformes contreproductives, et le gouvernement de la France risque à ce rythme là de ressembler à la commission européenne, composée d’experts sans poids politique.