La stratégie du coucou

La stratégie du coucou

Découvrez le texte de Julien Aubert publié dans la revue de débat politique trimestrielle “Le Mouvement des Idées” de l’UMP

 

Pourquoi le Front National ne peut pas se revendiquer héritier du gaullisme

Un tel titre d’article, il y a trente ans, aurait interpellé le lecteur et provoqué un haussement indigné d’épaules : à l’époque, le RPR était clairement le seul héritier du courant de pensée fondé par le général de Gaulle. Quant au Front National, il aurait semblé absurde de le proposer comme alternative.

Historiquement, le Front National et les partis gaullistes successifs se sont en effet posés comme des frères ennemis de la Droite, Caïn et Abel animés d’une haine inextinguible. La cause de cette nette brisure, au-delà de la distinction classique des Droites développée par René Raymond, est  le choix du général de Gaulle d’accorder l’indépendance à l’Algérie Française. Ce désaccord stratégique et politique, qui a désolidarisé une partie de la Droite du pouvoir gaulliste, a débouché sur un affrontement beaucoup plus concret, plusieurs attentats de l’OAS ayant été fomentés par l’extrême-droite pour éliminer le président de Gaulle. Fondé en 1972, notamment par des partisans de l’Algérie française qui haïssaient le général de Gaulle, le Front National est l’héritier de cette droite et a d’ailleurs eu dans ses rangs des membres de l’OAS, comme Pierre Sergent, député FN entre 1986 et 1988.

Sur ce point, cependant, cette scission n’était pas inscrite dans l’ordre des choses. Il est remarquable que Charles de Gaulle, issu d’un milieu très catholique, influencé par Peguy, et pénétré d’idées maurassiennes[i], c’est-à-dire d’un environnement familial que les médias actuels n’hésiteraient pas à  qualifier de perméable à l’extrême-droite, ait été l’artisan d’une fracture idéologique alors que justement ses origines auraient pu le positionner comme un « passeur ». De Gaulle n’avait-il pas été très proche de Philippe Pétain dans sa jeunesse ?

Pourtant, de Gaulle n’a pas attendu l’affaire algérienne pour marquer sa singularité. Sa première rupture idéologique est son refus de participer au régime de Vichy, ce qui le brouille avec son mentor, Philippe Pétain. A ce moment, de Gaulle choisit l’honneur au repli, et construit sa propre voie politique.

Peut-être faut-il y voir là la preuve que l’identité politique de de Gaulle était plus complexe que son celle de son milieu d’origine, le futur chef de la France libre ayant été marqué par le personnalisme chrétien et le catholicisme social.  Jeune, Charles de Gaulle participe à des réunions et à des colloques de La Jeune République, qui succède au Sillon de Marc Sangnier et qui  représente l’aile gauche de la démocratie chrétienne. La Jeune république soutient les gouvernements de gauche du Front Populaire. Plus tard, Charles de Gaulle fréquente les membres du groupe de réflexion personnaliste L’Ordre Nouveau, participant en 1934-1935 à certaines de ses réunions. L’Ordre Nouveau, créé en 1930 par Alexandre Marc-Lipiansky, avec Arnaud Dandieu et Robert Aron, s’inscrit à la fois en contre par rapport au socialisme internationaliste et au fascisme. Sa revue éponyme précise : ” L’Ordre nouveau met les institutions au service de la personnalité et subordonne l’État à l’homme”. On y retrouve la fameuse maxime du général : « La seule querelle qui vaille est celle de l’homme ».

Le gaullisme, qui emprunte au personnalisme chrétien sa dimension sociale, diverge de la démocratie-chrétienne sur l’Europe, en défendant une approche volontiers souverainiste de la construction européenne.

Moins de quarante années après la création du RPR, dernier parti d’obédience gaulliste, le titre de cet article mérite qu’on y réponde : la parenthèse de l’exception gaulliste est-elle en train de se refermer, avec la disparition d’une Droite patriote et républicaine au profit d’une ultra-Droite nationaliste ?

C’est que facialement les choses ne sont sans doute plus aussi claires.

D’abord, le RPR a disparu dans l’UMP, redoutable machine électorale mais également cartel de sensibilités politiques autrefois en rivalité, ce qui a quelque peu brouillé la filiation historique avec de Gaulle : l’étiquette de gaulliste s’est progressivement diluée, jusqu’à être réclamée par des acteurs de la vie politique très éloignés de ses fondamentaux.

La rupture de Jacques Chirac avec le duo Seguin/Pasqua au moment de Maastricht, puis de l’élection de 1995, a accouché d’une génération de néo-gaullistes, tels Alain Juppé, Jean-François Copé ou Bruno Le Maire, beaucoup plus ouverts sur la construction européenne que ne l’étaient les premiers « barons » du gaullisme. Ensuite, la victoire de Nicolas Sarkozy a fait naître une nouvelle génération, qui retient certains principes gaullistes (notamment la foi dans le politique pour bousculer les lignes, et la volonté de dépasser les corporatismes par en bas) mais aux accents plus conservateurs. Des gaullistes historiques comme Thierry Mariani ou Lionnel Luca ont senti la nécessité de renouveler leur positionnement idéologique en créant un courant distinct (la Droite populaire) sans se référer à l’héritage du père de la Vème République. A l’inverse, on trouve hors de l’UMP, des personnalités comme Nicolas Dupont-Aignan qui présentent un profil gaulliste plus traditionnel.

Dans « le camp d’en face », la recomposition est également en marche. La génération d’Algérie a vieilli et passé la main : Jean-Marie Le Pen, ancien engagé dans le conflit algérien, était le parfait archétype de l’extrême-droite férocement anti-gaulliste. N’avait-il pas été en 1965 le directeur de campagne de Jean-Louis Tixier-Vignancour, candidat de l’extrême droite à l’élection présidentielle face au général de Gaulle qui était alors accusé d’avoir “abandonné l’Algérie” ? A l’instar d’un grand nombre de partisans de l’Algérie française, Jean-Marie Le Pen n’avait pas désapprouvé l’appel au général de Gaulle lancé à la fin du mois de mai 58 par le président René Coty : il croyait alors que le nouveau Président du Conseil, porté au pouvoir à l’issue d’une crise initiée depuis Alger par les adversaires de l’indépendance algérienne, n’aurait d’autre choix que de suivre la ligne dictée par ces derniers.  S’il n’a pas pris part ni au vote d’investiture du général de Gaulle (1er juin 1958), ni à celui du projet de loi relatif aux pleins pouvoirs (2 juin), il avait appelé à voter ” oui ” au référendum constitutionnel de septembre 1958, et c’est sur une ligne de soutien critique au général de Gaulle qu’il avait fait campagne, avec succès, aux élections législatives du 30 novembre 1958 dans la 3ème circonscription de la Seine.

Jean-Marie Le Pen s’est cependant éloigné très vite du président de la République, au point de devenir, à l’Assemblée, l’un des plus acharnés détracteurs de sa politique algérienne, avant d’être battu par Capitan, gaulliste de gauche, en 1962. Depuis, sa position n’a pas varié. Encore  récemment, interrogé par Patrick Poivre d’Arvor, Jean-Marie Le Pen n’a pas hésité à accuser le général de Gaulle de racisme ! Ses lieutenants se placent dans la même ligne idéologique, clairement anti-gaulliste, à l’instar de Bruno Gollnish qui a accusé de Gaulle dans une interview « d’avoir divisé les Français ».

Leur succèdent désormais des générations pour lesquelles cette pomme de discorde est de l’Histoire et qui raisonne plus en termes de tactique politique que d’héritage politique à préserver. Curieusement, alors que la presse est prompte à surveiller l’UMP, toujours soupçonnée de vouloir se « droitiser » et « marcher sur les plates-bandes du FN », peu d’observateurs ont commenté la « gauchisation » du FN, concession idéologique nécessaire pour être accepté dans le « concert des partis » et pouvoir prétendre au pouvoir.

Le Front National s’est engagé, depuis l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen, dans une gigantesque opération de hold-up idéologique sur le gaullisme. Cette stratégie avait été initiée en 2012 par des propos plus affectueux à l’égard de de Gaulle, notamment tenus lors d’un déplacement de la candidate du Front National à la Réunion : « Comme de Gaulle avait eu en son temps une vision stratégique pour le nucléaire, j’ai moi-même une vision stratégique pour la mer, cet or bleu que nous sous-exploitons actuellement. » Certaine que celui-ci aurait pris la décision de sortir de l’euro, elle avait presque regretté sa disparition. En février 2013, lors d’une interview donnée à Valeurs actuelles, la présidente du FN a ensuite vanté un autre aspect « canonique » de la pensée gaulliste, la participation, en affirmant « La participation prônée en son temps par le général de Gaulle me paraît une bonne direction. »

Désormais, le Front National n’hésite pas à attaquer en justice ceux qui prétendent qu’il est un parti d’extrême-droite et affirme, sans rougir, qu’il est l’héritier du gaullisme. Le Front national est comme le coucou, cet oiseau qui pond ses œufs dans le nid des autres volatiles … après avoir gobé quelques œufs de l’espèce légitimement propriétaire.

Cette stratégie est évidemment motivée par un calcul électoral : quarante années après la disparition de de Gaulle, les Français sont restés majoritairement attachés à son souvenir, qui leur rappelle une époque bénie où l’Etat gérait correctement ses deniers et où la France était une puissance à l’offensive diplomatique, industrielle et sociale. De Gaulle c’était aussi indéniablement une autre manière de faire de la politique (honnêteté, absence de calcul politicien, vision de long terme…), alors que la défiance vis-à-vis de ses élites ronge la démocratie française. Les principales lignes de force du gaullisme (l’Europe, les institutions, la politique étrangère…) recueillent enfin un assentiment majoritaire. Peuple conservateur, mais qui se veut tolérant, rebelle et pourtant angoissé sans pouvoir autoritaire, les Français ont trouvé dans le gaullisme une formule alchimique qui leur convient : un courant de pensée ancré à Droite mais ambitieux socialement, accouchant sur un pouvoir fort capable de bousculer les idées et les concepts.

L’extrême-droite sait qu’elle ne représente qu’un fonds électoral réduit, insuffisant pour un parti qui se donne pour ambition la conquête et surtout l’exercice du pouvoir. Le socle nationaliste et xénophobe ne représente que quelques pourcentages de l’électorat. Il peut ensuite agglomérer l’ultra-droite catholique (libéré par le déclin du MPF de de Villiers et par le retrait partiel de Christine Boutin) et surfer sur le vieux fond poujadiste qui sommeille en tout Français lorsqu’il doit acquitter ses impôts ou subir un contrôle administratif, mais ceci le cantonne à des scores oscillant entre 8 et 15% des suffrages, c’est-à-dire l’étiage du Front National dans les années Jean-Marie Le Pen.

Le Front National, profitant de la création de l’UMP a enclenché une dynamique visant à aspirer l’électorat du défunt RPR, électorat populaire, patriote, euro-sceptique, et volontiers méfiant vis-à-vis des élites. Pour cela, Marine Le Pen est arrivé à importer les élites du courant souverainiste, qui représentait une partie de l’aile droite du RPR (le plus notable est Paul-Marie Couteaux) mais aussi les cadres du Mouvement des Citoyens. L’exemple de Florian Phillipot, chevènementiste devenu « Cardinal Mazarin de Marine Le Pen est un excellent exemple de ces aspirations diagonales. Jean-Louis Borloo a fait par ailleurs exactement le même calcul en créant l’UDI.

Le coup de communication le plus fumeux réalisé par Marine Le Pen aura été la création d’un « Rassemblement bleu marine », qui symbolise cette volonté de partir à l’assaut de la Droite. L’UMP n’a pas réagi à ce moment-là, mais l’opération avait un triple intérêt : premièrement s’émanciper de la marque Front National beaucoup trop marquée à l’extrême droite et surtout possédée (à tous les sens du terme) par son père ; deuxièmement créer un label qui lui soit directement rattaché, par le prénom, histoire de marquer son périmètre, d’attirer à elle cette frange de la Droite qui veut franchir le Rubicon sans se mouiller les pieds dans les eaux troubles de l’héritage Lepéniste ; Enfin, en récupérant le mot de « Rassemblement », elle enlève à l’UMP un terme qui appartient à son histoire, à son ADN, en poussant la mystification jusqu’à son paroxysme : c’est désormais l’extrême-droite qui prétend rassembler, en reprenant à son compte la dialectique de son plus ancien ennemi.

Avec l’adjonction d’un ADN crypto-gaulliste dans un parti qui était autrefois un cartel de gens d’extrême-droite (courants paganistes ou nationalistes et xénophobes) et d’ultra-droite (catholiques anti-Vatican II, populistes libéraux, etc.), le Front National a renouvelé son discours et son positionnement politique. Plusieurs exemples peuvent illustrer ce propos : alors que l’immigration était le thème n°1 du Front National dans les années 80-90, le discours a évolué sur l’islam. Ce changement de braquet a transformé, sans en changer la substance, la forme de l’attaque. Le Français n’aime pas passer pour un raciste et est mal à l’aise face à un discours ouvertement xénophobe. Le FN s’est subtilement déplacé sur celui de la religion, ce qui permet de viser à peu près la même population, sans avoir à la caractériser ethniquement. Cette stratégie permet aussi d’arrimer au paquebot frontiste l’électorat autrefois villiériste catholique, en perte de repères.

Marine Le Pen a elle-même amalgamé, à défaut de fusionner, les deux héritages. Dans un même raisonnement, elle est capable de fustiger l’UMP, généralement présentée comme l’équivalent du « social-traître », puis d’expliquer qu’elle est rejointe par des anciens socialistes et communistes pour « relever la France ».

Le premier terme de l’argumentaire est bien de décrier l’UMP, la « fausse-droite », celle qui compose avec l’adversaire socialo-communiste. Ce discours-là rentre dans les canons de l’extrême-droite française qui voit dans la Droite parlementaire des mous, des jaunes, des collaborateurs. La seconde partie de l’argumentation est perpendiculaire à la première puisqu’elle révèlerait le fantasme d’un FN devenu GPRF, fusion alchimique parfaite de la Nation française, rejointe par toutes ses composantes.

Le FN des années 2000-2010 oscille donc entre la volonté d’être le parti de «  la vraie Droite » et celui de « la vraie France ». Il est à la fois un parti d’ascendance nationaliste et un parti qui se veut patriote. Or, si le nationalisme est la haine des autres, le patriotisme est l’amour des siens, ce qui suffit à bien distinguer leurs élans respectifs. Bref, le FN est en pleine mutation électorale, mutation qui ne va pas sans provoquer de grincements de dents en interne, tant la composition idéologique du parti ressemble à une « arche de Noé ». Alors que Marion Maréchal-Le Pen, le jeune espoir du FN, a affirmé dans le Figaro en juin 2013 « qu’elle n’irait pas fleurir la tombe du général de Gaulle[ii] », se plaçant ainsi dans une filière idéologique plus en accord avec les idées de son grand-père, le conseiller de Marine Le Pen, Florian Philippot, artisan de la « normalisation » a exactement fait le contraire en allant fleurir la tombe « à titre personnel[iii] ». Tout un symbole. Quant à Jean-Marie Le Pen, il a mis sur le même plan ceux qui allaient fleurir la tombe de de Gaulle et ceux qui iraient à l’île d’Yeu fleurir la tombe de Pétain… On ne commentera pas.

Quand bien même Marine Le Pen parviendrait à se libérer de l’héritage politique de son père, et à contenir la ligne plus conservatrice de sa nièce, il manquerait des éléments pour permettre à la présidente du Front National de recréer « synthétiquement » un courant gaulliste.

La première erreur faite par Marine Le Pen est de voir dans le gaullisme une idéologie. Il procède de cette vision faussée une forme de décalcomanie des idées du général de Gaulle « dans leur jus », c’est-à-dire au milieu des années 60. Méfiance pour l’impérialisme américain, refus d’une construction supra fédérale européenne,  politique de participation : ces éléments de politique sont identitaires à la pratique politique du général de Gaulle mais ils procédaient surtout d’une vision pragmatique du monde d’alors. Prenons par exemple le cas de la politique étrangère : de Gaulle en 2013 aurait-il cherché à s’émanciper de la sphère américaine ? Pas si sûr, tant il aurait compris que la pax americana arrive à son terme et que les Etats-Unis sont un acteur promis à un affaiblissement progressif. En adepte de la « realpolitik », de Gaulle croyait dans la balance des pouvoirs, et n’aurait vraisemblablement pas affaibli le faible, mais plutôt concentré ses efforts sur la montée de l’Allemagne en Europe, de manière à ce que le Vieux Continent reste sous influence française.

La seconde erreur est d’avoir une vision arithmétique du gaullisme. En attirant à elle des socialistes, des communistes, des gens de Droite, la présidente du Front National s’imagine recréer le mythe de la France libre, et fusionner des courants politiquement distincts dans un renouveau de la pensée. Il ne suffit pas cependant d’additionner des personnalités distinctes pour « créer » du gaullisme. Le Front National fonctionne moins comme un « aimant » qui positivement attirerait des individus séduits par la personnalité et le projet du Chef, que comme un déversoir, qui recueillerait tous ceux qui sont dégoutés par les échecs à répétition de leurs partis respectifs. En d’autres termes, le gaullisme n’est pas seulement une coalition de « Non », mais bien une force dynamique.

On objectera que la personnalité de Marine Le Pen joue un rôle dans le ralliement d’une partie de la Droite au Front National et ces arguments ont du sens. Cependant, il manque – c’est un euphémisme – à Marine Le Pen l’aura et la légitimité du chef de la France libre, une situation qui mettait de Gaulle sur un piédestal populaire bien enviable.

Surtout, la principale faiblesse du plan stratégique de Marine Le Pen réside dans sa conception. Elle n’a pas de projet visionnaire pour la France au-delà des positions « gaulliennes » qu’elle serait tenté de prendre. Si le « Non » est fondateur d’une démarche, il implique qu’il soit ensuite suivi d’une direction vers laquelle on souhaite emmener le pays. Or, comme François Hollande vis-à-vis de Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen n’a pour autre objectif que de défaire ce qui a été construit pour revenir à un âge d’or mythique fantasmé, qui correspond peu ou prou à la France de la IVème République.

La force de de Gaulle est d’avoir su s’arracher à sa famille idéologique – la droite conservatrice et provinciale issue de cette France chrétienne que Manuel Valls aime régulièrement pointer du doigt – pour penser une dynamique constructive, parfois éloignée de ses positions de départ. C’est ce qui fait que le général de Gaulle, foncièrement conservateur, parvient à incarner à deux reprises la France dans l’intégralité de ses composantes, et à attirer à lui des penseurs, des hommes politiques et des électeurs de toutes conditions[iv]. La force de de Gaulle c’est d’indiquer une direction, telle une boussole, en puisant dans ses propres valeurs (la rectitude morale en est une) et en usant de son flair et de son intelligence.

Rompre avec son héritage idéologique pour oser le remettre en question, c’est une qualité que bien peu d’hommes politiques ont. Marine Le Pen, qui traîne comme un boulet un peu honteux le corpus idéologique de son père, et qui se contente assez paresseusement de singer le gaullisme en espérant que cela suffira, n’a qu’une boussole négative. Le Front National est là pour dire la société qu’il ne veut pas, les travers qu’il condamne, et le retour en arrière qu’il espère. Cela en fait fondamentalement un parti réactionnaire au sens pur du terme, en se fondant sur les analyses politiques de Raoul Girardet[v]. A l’épreuve du pouvoir, les divisions entre gaullistes du front et nationalistes, paganistes et chrétiens, anciens gauchistes et ultra-réactionnaires, ne manqueraient pas de faire exploser cette coalition improbable.

Les hésitations de Marine Le Pen sur le port des signes religieux (faut-il interdire seulement le voile – ce qui est la demande des ultra-catholiques – ou bien tous les signes ostentatoires – ce qui est une position laïque mais quelque part défavorable pour les partisans de la réévangélisation) ou le mariage homosexuel (le Front ayant été paralysé entre Philippot, plutôt favorable, et Maréchal Le Pen, clairement hostile) ne sont que des prémisses. Le Front National n’est pas une synergie mais bien un cartel.

Rappelons que le Front National n’est  pas le premier à lorgner sur l’héritage de de Gaulle. On citera, à Gauche, Jean-Pierre Chevènement à l’élection présidentielle de 2002, année de création de l’UMP, ou François Bayrou, un centriste historique, en 2007 et 2012, qui ont tenté tour à tour de « dépasser le clivage Droite/Gauche » et donc de recréer une forme altérée de pensée gaulliste. S’ils ont échoué à attirer à eux les électeurs de sensibilité gaulliste, c’est sans doute parce que leur verbe n’était pas sous-tendu par une praxis politique authentiquement gaulliste. Jean-Pierre Chevènement avait des attributs idéologiques, comme le souverainisme, l’indépendance d’esprit et le patriotisme, mais avec un logiciel de républicain de gauche qui relativisait sa capacité à attirer à lui l’autre rive. François Bayrou avait imité le discours et le positionnement « au-dessus des partis » mais avec un logiciel idéologique en décalage le plus complet sur l’Europe ou la manière de concevoir les institutions.

Dire que le Front National, ou son avatar le Rassemblement Bleu Marine, n’est pas en mesure d’incarner le gaullisme ne signifie pas que l’UMP ne doive pas faire des efforts. Après tout, après la disparition des Bonaparte, qui ont incarné une Droite patriote, refondatrice de la France, codificatrice, jacobine, industrielle et cocardière, il a fallu près de 80 ans pour voir réapparaître sous une forme altérée le Gaullisme, qui est son héritier spirituel. Là où des poujadistes comme le général Boulanger ont échoué, alors qu’ils avaient des atouts indéniables pour recréer le mythe de Napoléon, c’est un colonel devenu général à la faveur d’une défaite qui y est parvenu, en transformant une capitulation militaire en triomphe politique.

Cependant, si cet espoir de renaissance existe, il ne peut que se passer dans le berceau des origines du gaullisme et en retournant aux sources de la singularité gaulliste : des valeurs et une croyance dans l’Homme. C’est le sens de la motion déposée en novembre dernier par les héritiers du Général de Gaulle.

Selon Philippe Barthelet[vi], nous en sommes toujours à l’époque initiée par de Gaulle, car la fin du gaullisme n’a pas marqué sa fin ; c’est que nous vivons « une époque tragique entre toute, où personne n’est plus à la hauteur de la tragédie » : nous restons donc en attente de quelqu’un qui soit à la mesure du Général de Gaulle, nous sommes en attente du premier venu. Ce qui ne veut pas dire n’importe qui, n’importe comment, pour faire n’importe quoi.


[i] Avant la Seconde Guerre mondiale, il semble que Charles de Gaulle, dont le père lisait L’Action française et se qualifiait de « monarchiste de regret » et qui discuta avec le comte de Paris de la possibilité d’une restauration de la royauté, ait été influencé par l’Action française et que cette dernière l’ait considéré avant la France libre avec sympathie. Paul Reynaud, qui rencontra en captivité en Allemagne la sœur du général de Gaulle, Marie-Agnès Caillau, affirme que selon elle le chef de la France libre serait resté maurrassien jusqu’aux accords de Munich, soit seulement un an avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale332 : « Très franche, intelligente et bonne, [elle] nous raconte que Charles était monarchiste, qu’il défendait Maurras contre son frère Pierre jusqu’à en avoir les larmes aux yeux dans une discussion. Mais au moment de Munich, il a désapprouvé entièrement l’attitude de Maurras. » A la Libération, les parcours se sont définitivement séparés, Maurras n’ayant pas pardonné à de Gaulle sa rupture avec Pétain.
[ii] http://www.lefigaro.fr/politique/2013/06/20/01002-20130620ARTFIG00529-marion-marechal-le-pen-je-n-irai-pas-fleurir-la-tombe-de-de-gaulle.php. Le Figaro, 20 juin 2013.
[iii] http://lelab.europe1.fr/t/florian-philippot-sur-la-tombe-du-general-de-gaulle-revolution-au-front-national-5807
[iv] De 1947 (création du RPF) à 1976 (création du RPR), le poste de secrétaire général du mouvement gaulliste majoritaire a été occupé par 19 personnes : aucune d’entre elles ne vient de la droite ; quatre d’entre elles viennent de la gauche (Jacques Soustelle, René Capitant, Jacques Baumel, Yves Guéna) ; deux d’entre-elles vient du centre laïc (Jacques Chaban-Delmas, Albin Chalandon) ; quatre d’entre elles viennent du centre démocrate-chrétien (Louis Terrenoire, Edmond Michelet, Roger Dusseaulx, Jean Charbonnel) ; une a sympathisé avec l’extrême-droite (Alexandre Sanguinetti) ; les huit autres n’avaient pas de passé politique. Source : http://www.gaullisme.net
[v] Mythes et mythologies politiques.

[vi] Eloge de la France