“L’Assemblée vote une hausse historique des impôts”, Le Monde 24 octobre 2012

“L’Assemblée vote une hausse historique des impôts”, Le Monde 24 octobre 2012

 

Gilles Carrez, avec Jérôme Cahuzac, lors de la discussion à l'Assemblée sur le projet de loi de finances, dans la nuit de jeudi 18 à vendredi 19 octobre.

Pour : 319. Contre : 223. Il est 17 heures, ce mardi 23 octobre. A l’Assemblée nationale, la première partie du projet de loi de finances (PLF) pour 2013 et ses 30 milliards de hausses d’impôts viennent d’être votées par les députés. Le scrutin a été précédé d’une série d’explications de vote, occasion pour chaque groupe de redire solennellement tout le mal ou tout le bien qu’il pense de la potion administrée par la gauche pour tenir les engagements de la France et ramener le déficit public sous la barre des 3 % du produit intérieur brut (PIB) dès 2013.

Les huit jours qui viennent de s’écouler à l’Assemblée n’ont pas seulement été ponctués, comme c’est l’usage en octobre au Palais-Bourbon, de réunions techniques de la commission des finances, de séances de nuit enflammées, d’arrangements dans les coulisses.

Ils ont aussi donné à voir le retour de la gauche au pouvoir, les relations pas toujours simples entre le nouveau gouvernement et sa majorité, l’absence d’une droite occupée par ses rivalités internes et la timidité d’une gauche qui se découvre de gouvernement après dix années de cure d’opposition…

  • Quand Cahuzac éclipse “Mosco”

La discussion budgétaire débute en séance publique le 16 octobre dans l’après-midi, dans la foulée de questions d’actualité au gouvernement très animées. Ce mardi-là donnera la tonalité des débats sur toute la semaine. Le ministre de l’économie et des finances, Pierre Moscovici, monte le premier à la tribune. Il dit “l’ampleur du redressement à accomplir”, plaide la cause du “désendettement compétitif”, récuse “l’impasse de l’austérité généralisée” et affirme l’impossibilité d’une “relance isolée”. Un discours solide, structuré, intelligent. Du bon “Mosco” vite éclipsé par un excellent Cahuzac.

Le ministre délégué au budget connaît le Parlement comme sa poche : il y fut un président de la commission des finances pugnace et brillant. Le voilà qui jongle avec les chiffres du PLF, dénonce l’héritage de la droite et ironise sur ses contradictions. Impérial, il tient une heure face aux députés sans aucune note, sauf pour vérifier une citation de Jean de La Fontaine. Quand il rejoint les bancs du gouvernement, la messe est dite. Jérôme Cahuzac a pris l’ascendant sur Pierre Moscovici. Il ne le perdra pas, alimentant sans le vouloir les spéculations au sujet du ministre de l’économie, qui semble perpétuellement en retrait et qui ne s’est toujours pas affirmé comme le patron de Bercy.

  • La droite obnubilée par ses batailles internes

Pour la représenter, la droite a délégué à la tribune deux piliers de la commission des finances, Hervé Mariton et Yves Censi, et quelques-uns de ses anciens ministres, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, François Baroin – l’épaule en écharpe après une mauvaise chute –, Bruno Le Maire, Eric Woerth… Mais le cœur n’y est pas. Entre le “matraquage fiscal” de la gauche et la communication élyséenne et gouvernementale sur le thème “le budget épargne les classes moyennes”, la droite a une occasion en or de se faire entendre. Elle le fera, mais sans conviction excessive.

L’UMP a la tête ailleurs. Jean-François Copé et François Fillon, obnubilés par la course à la présidence du parti et par leurs querelles d’ego, ont délaissé l’Assemblée. L’UMP aligne les orateurs, mais la quantité ne fait pas toujours la qualité…

  • L’émergence de nouvelles têtes

La gauche prend ses marques timidement. Elle ose à peine dire un mot plus haut que l’autre sur ces fameux 3 %, objectif qu’elle juge, comme Claude Bartolone, le président PS de l’Assemblée, “intenable”.

Lire aussi : 3 % de déficit : les signaux contraires de la majorité

Mais l’exécutif ne lui fait pas de cadeaux : les députés socialistes doivent entériner le recul sur la taxation des plus-values mobilières, orchestré par l’Elysée et Matignon, sous la pression des “pigeons”, ces entrepreneurs qui se sont mobilisés sur le Web.

Dans ce climat un peu singulier, de nouveaux talents émergent ou se révèlent. Il faudra compter avec l’assurance d’un Jean-Christophe Lagarde (UDI) décomplexé, avec la pugnacité de la jeune garde des députés UMP tout à droite, Julien Aubert (Vaucluse) en tête. A gauche, Eva Sas s’est imposée comme une députée écologiste combative : elle a réussi, contre l’avis du gouvernement, à plafonner à 7 500 euros les dons aux partis politiques. Nicolas Sansu, pour le Front de gauche, n’a pas démérité, pas plus, dans les rangs socialistes, qu’un Guillaume Bachelay pertinent et solide.

  • Les routards de la commission des finances

La qualité de la discussion budgétaire doit beaucoup au “métier”, à la fois technique et politique, de certaines figures de la commission des finances. A commencer par son président, Gilles Carrez (UMP, Val-de-Marne), élégamment remercié par une députée PS pour la qualité de ses conseils, du centriste Charles de Courson (UDI, Marne), magistrat à la Cour des comptes, imbattable sur l’imposition du foncier, de l’inimitable Hervé Mariton, ce polytechnicien passé maître dans l’art de décocher des flèches assassines avec une grande courtoisie ou encore de l’économiste néokeynésien Pierre-Alain Muet, député PS du Rhône et chantre du soutien à la demande. Au plus fort des débats, M. Muet n’a jamais raté une occasion de rappeler à la droite, paisiblement mais fermement, en quel calamiteux état elle avait laissé les finances publiques.