L’éthique du changement

L’éthique du changement

Au fur et à mesure que l’échéance de 2017 se rapproche et que les secousses sismiques se succèdent, élection après élection, les grands ténors de la Droite promettent « le changement ». Derrière ce terme générique, il y a en réalité quatre écoles qui utilisent les mêmes mots pour désigner des projets différents.

La première école – appelons là « l’école du lièvre et de la tortue » – est celle qui croit que mécaniquement, la Droite reviendra aux affaires en 2017, par la seule force du rejet de François Hollande. La défaite de 2012 étant un accident de parcours, beaucoup de nos têtes pensantes ont ainsi aimablement attendu, tel le lièvre de la Fable, prenant ce quinquennat pour une parenthèse : il suffirait d’organiser la primaire et de réunir des équipes, et ça changerait. Erreur, que la Gauche a d’ailleurs commise sous Chirac entre 2002 et 2007 : l’absence cruelle de programme consensuel de la Droite et la rouerie du président en place ont laissé un espace au Front National. Désormais, la Gauche, massacrée lors des Régionales, privée d’élus, n’a plus d’autre choix pour survivre que de se présenter unie en 2017, avec le risque de laisser le candidat de Droite en 3ème position. François Hollande sera alors réélu.

La seconde école – désignons-là sous le vocable « d’école de la table rase » – pourrait avoir pour mantra « il suffira de nouveaux visages en 2017, et le changement s’opèrera ». Cette école aime le jeunisme, et elle est évidemment animée par ceux qui y ont le plus intérêt. Erreur : les citoyens n’ont-ils pas réélu dans un fauteuil M. Le Drian en Bretagne ? Ne plébiscitent-ils pas Alain Juppé dans les sondages ? Être jeune est un espoir (du moins je l’espère !), pas une garantie. Malheureusement, certains jeunes Républicains ou centristes, entre vice et courtisanerie, biberonnés au PMU des ambitions, n’ont rien à envier à leurs célèbres aînés. Entre les jeunes apparatchiks qui n’ont jamais eu de vrai travail de leur vie et les bons élèves sortis des Grandes Ecoles du conformisme, pressés de recopier mot à mot les solutions du passé, il y a néanmoins de la place pour une jeunesse qui désespère d’accéder aux responsabilités. L’intelligence du FN est (malhureusement pour nous) de l’avoir compris.

La troisième école est plus fine : elle parie sur la radicalité de nouvelles pratiques, en donnant au peuple les gages de vertu qu’il réclame. Appelons là « Ecole Saint Just », lui qui déclarait « Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement ». Là encore, les fausses bonnes idées sont légion :
Multiplier les contrôles déontologiques en accroissant la transparence sur les revenus et le patrimoine ? Voilà qui alimente le voyeurisme et met sur la sellette la multitude au motif qu’un a péché. Quel citoyen accepterait que chaque année on lui inflige un contrôle fiscal exhaustif au motif que d’autres s’arrangent avec les règles ? Par définition, celui qui ment et qui triche échappera toujours à des contrôles opérés sur la base de déclarations spontanées.

Faire démissionner les hauts-fonctionnaires parce qu’ils font de la politique ? Cela ne les empêchera pas de garder leurs relations datant de l’ENA mais cela en fera au mieux des politiciens professionnels (privés de voie de retour), au pire des « responsables d’affaires publiques » qui pantoufleront dans le secteur privé en utilisant leur réseau, une fois qu’ils auront été battus. Ce n’est pas en tous les cas ceci qui poussera plus d’entrepreneurs à se risquer en politique.

Acter le non-cumul strict des mandats ? Cela entrainera à la fois un inflation mécanique du nombre d’élus et une hausse du coût de la démocratie, puisque les indemnités de ces derniers ne seront plus plafonnés comme c’est aujourd’hui le cas pour les élus qui cumulent. Ajoutons que les ténors politiques deviendront de grands féodaux (présidents de Région, d’EPCI ou de départements) face à un Parlement qui n’abritera plus que des seconds couteaux envoyés à Paris par leurs chefs à plumes. Il suffit de regarder déjà le nombre de « têtes d’affiches » qui ne sont pas au Parlement (Le Pen, Mélenchon, Bayrou, Juppé) ou qui démissionnent (Pécresse, Bertrand).

La liste des idées « à la mode » est longue : la proportionnelle (qui rendra instable les coalitions gouvernementales et renforcera les partis politiques), la réduction trop drastique du nombre d’élus (qui coupera ces derniers de la population) ou encore « la VIème République » (ce qui consiste en gros à revenir à la IVème en utilisant « la concertation » comme mode de gestion). Et pourtant, des choses sont à faire, comme une vraie reconnaissance du vote blanc, le retour du septennat, des mandats législatifs plus courts, et une loi plus stricte sur le cumul des fonctions (mandats électifs et autres postes).

Cicéron déjà mettait en garde : « On ne saurait stigmatiser par trop d’expressions le vice de ces hommes souples et trompeurs toujours prêts à parler comme vous le voulez, non comme la vérité l’exige. » Baisser les indemnités des élus, couper drastiquement dans leur nombre par principe, c’est acter quelque part le postulat de tous ceux qui réclament à cor et à cri de telles mesures : les politiques ne servent à rien, ils n’ont aucun résultat, donc réduisons leur coût. Le raisonnement est simpliste et il gagne du terrain dans une France engluée dans un quotidien déprimant.

La quatrième école enfin, est une école morale. La crise qui secoue la République est une crise de confiance. Déjà en 2012 un sondage fait par Ipsos pour Le Monde montrait que seul un Français sur 5 pensait que la plupart ou tous les politiques respectaient les règles éthiques. Or, la confiance ne pourra revenir que par la morale, le travail et l’exemplarité. Cela signifie alléger le fonctionnement de la démocratie pour la débarrasser de la réunionnite, des effets de manche et des séances à rallonge stériles : cela signifie prendre des mesures pour supprimer le jeu vénéneux de l’entre-deux-tours des élections, où promesses, contreparties et cacahuètes rythment en coulisses les « appels à voter » et les alliances plus ou moins naturelles ; cela signifie aussi renforcer le contrôle local des finances publiques et rendre inéligibles ceux qui trichent et abusent vraiment du contribuable. Cela signifie enfin rentrer frontalement dans tous ceux qui perpétuent des pratiques clientélistes ou « de rente » en politique, et il y en a beaucoup. Néanmoins, toutes ces règles collectives ne remplaceront jamais l’éthique individuelle et seul le citoyen peut se faire censeur. Encore faudrait-il qu’il se réhabitue à voter pour des hommes et non pour des partis.

Ni mécanique, ni cosmétique, ni poujadiste : le vrai changement prendra sa source dans un retour aux origines de la démocratie, en restaurant le lien de confiance entre l’élu et le peuple. Qu’un seul parvienne à rassurer la Nation sur sa cohérence, son exemplarité et son travail, et cela suffira, comme en 1958. Les victoires politiques sont toujours précédées de victoires morales.