“Que sont nos tours Eiffel devenues” (tribune publiée dans Valeurs Actuelles, 25 juillet 2013)

“Que sont nos tours Eiffel devenues” (tribune publiée dans Valeurs Actuelles, 25 juillet 2013)

C’était il y a un siècle, c’était il y a une éternité. Souvenons-nous : au tournant des XIXème et XXème siècles, les Français étaient un peuple à la pointe du progrès économique et scientifique. Ingénieux, entrepreneurs, volontiers saint-simoniens, nos ancêtres s’émancipaient lentement du poids des structures traditionnelles pour conquérir le monde et les sciences.

Un baron-préfet perçait des boulevards tandis qu’on construisait la Tour Eiffel, en chantant les délices de « la fée électricité ». A l’étranger, Lesseps perçait le canal de Panama, les meilleurs cerveaux innovaient dans l’automobile, la chimie, l’aéronautique. Ces Français étaient optimistes, très optimistes, voire trop optimistes sur le siècle qui s’annonçait.

La Droite d’alors se méfiait de l’impôt, de l’Etat, et valorisait ses entreprises. Quant à la Gauche, elle était ouverte sur le monde, au point de créer une Internationale, destinée à transcender le cadre des Nations. La société Française n’en restait pas moins traditionnelle et conservatrice, voire petite-bourgeoise, dans son ensemble : la gauche laissait ses femmes aller à la messe mais pas à l’isoloir. On ne divorçait pas. Et les scandales de mœurs pouvaient bien entendu faire chuter des ministères.

Si Ferry, Gambetta ou Caillaux se réveillaient de l’au-delà, reconnaîtraient-ils la France, au tournant des XXème et XXIème siècles ? Ils se demanderaient à quel moment la Droite s’est mise à penser comme la Gauche, et à quel moment la Gauche a arrêté de penser. Ils verraient les débats du parlement et penseraient sans doute que les acteurs de vaudeville ont remplacé les avocats, et que les partis luttent, fatigués, dans un hémicycle déserté.

Ils sortiraient alors dans la rue et se demanderaient ce qui est arrivé aux Français, ce peuple tricolore devenu gris souris. Les Français de 2013 ? Des pessimistes professionnels qui voient d’un œil morose la mondialisation et son cortège de plans sociaux, et ne croient plus à la démocratie. Des sceptiques, des méfiants, des scientifico-sceptiques, qui préfèrent mettre des règlementations protectrices pour éteindre le risque : pas d’OGM, pas de gaz de schiste, pas de nucléaire, pas d’ondes wifi.

Dans la France-qui-n’aime-pas-le-risque, l’Etat décide pour tout et pour tout le monde : il doit gérer en lieu et place de la société civile. Il protège du chômage, de la mondialisation, de l’exclusion, de la pauvreté, de tout et son contraire. Pour payer cet assureur tous-risques, les Français sont devenus champions olympiques européens, avec le Danemark, pour ce qui concerne les contributions obligatoires.  Le seul domaine dans lequel les Français n’abusent pas du principe de précaution, ce sont les aspects sociétaux : en six mois, on est encore capable de revisiter le régime matrimonial et la filiation…

La France s’est tiré une balle dans le pied. Car pour parcourir les mers agitées de la mondialisation, il faut avoir une sacrée dose de courage et un certain sens de la mise en danger. Confit par deux mille ans de succès, nous doutons de nous et avons peur de l’échec. Moralité, nous sommes devenus un pays de rentiers. Nos entrepreneurs et nos politiques sont les enfants ou les collaborateurs de leurs pères. Nos plus beaux fleurons ont été fondés il y a un ou deux siècles. Pas de Google, Yahoo, ou Microsoft en France : une grande entreprise « à la Française », a au moins connu le général de Gaulle et parfois Louis XIV.

Voilà pourquoi il devient urgent de développer la culture du risque dans notre pays. Sur un plan scientifique, réécrivons le principe de précaution en « principe de prudence responsable ». A la vitesse à laquelle l’économie française se désindustrialise, il ne nous reste qu’une petite décennie pour revenir dans la course et expérimenter les technologies de demain, sans développer sans cesse des paranoïas à propos de tout. Vivre est risqué.

Osons aussi le risque en politique, la rupture, et avant elle le débat, interdit en France par crainte du pilori. Il n’y a jamais eu autant de chaînes de télévision, et aussi peu de diversité dans l’approche éditoriale. Tout le monde pense pareil sur l’Europe, le chômage, l’Etat, les PME : proposer, c’est mourir un peu.

En d’autres termes, il ne faudrait pas ressusciter Ferry, Gambetta ou Caillaux et arrêter de regarder le passé : aimons-le risque et investissons l’avenir. Sans quoi, il nous faut accepter de vivre dans une société où jamais la Tour Eiffel n’aurait pu être construite.

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